Lazhar ChraïtiBiographie, 1919-1963
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Chapitre III, Vers 1956

Vers l’indépendance

Les tractations, l’interview du Monde et la reddition des armes, jusqu’au protocole du 20 mars 1956.

1950-1956Le Monde, Réalités

Les tractations

En 1950, des conversations s'étaient ouvertes entre le gouvernement français et les nationalistes tunisiens du Néo-Destour, dirigé par Habib Bourguiba. Un accord fut signé, prévoyant la constitution d'un gouvernement tunisien homogène et l'élection d'une Assemblée représentative. Nommé Premier ministre, Mhamed Chenik se heurta à la mauvaise volonté du Quai d'Orsay et, devant le blocage de la situation, décida de faire appel à l'ONU en janvier 1952. En réponse, le nouveau Résident, le général Jean de Hauteclocque, employa la manière forte. Il fallut attendre le célèbre discours de Carthage de Pierre Mendès France, le 31 juillet 1954, pour que le calme revienne et que la Tunisie obtienne l'autonomie interne promise en 1950.

« Mon devoir est de faire rentrer tous mes hommes »

Le Monde, 4 décembre 1954, Les problèmes nord-africains

Lazhar Chraïti photographié parmi ses combattants en 1954.
Lazhar Chraïti sur son poste de commandement, sur les contreforts du djebel Sidi-Aïch.

Tunis, 3 décembre., Les journalistes qui ont réussi, hier, à atteindre Lazhar Chraïti l'ont trouvé dans le petit douar d'Ouled-Hadj, sur les premiers contreforts du djebel Sidi-Aïch. Ils furent d'abord arrêtés par un groupe de quatorze fellaghas dépendant d'un frère de Sassi Lassoued. Sur le poste de commandement de Chraïti flottait un grand drapeau tunisien, et les combattants qui entouraient le chef portaient la gandoura saharienne, la cartouchière rouge, le chèche ou le calot de toile de l'armée française.

Lazhar Chraïti a accepté de répondre aux questions. Jeune, trente-six ans, râblé, le teint mat, un petit tatouage bleu au milieu du front, chéchia rouge, gandoura kaki, baudrier, un revolver, une paire de jumelles, et sur la poitrine un petit insigne en or gravé à l'effigie du bey. Il accueillit aimablement ses interlocuteurs. Il leur apprit qu'il avait été mineur à M'Dilla, mais qu'il avait quitté la Tunisie pour gagner la Syrie lorsqu'éclata la guerre de Palestine, où il combattit jusqu'à l'armistice. Et la conversation s'engagea sur les problèmes du moment :

Q

Quand pensez-vous procéder aux formalités d'échange des armes ?

R

Je ne peux pas le préciser, en raison de la disparition de mes hommes. Il me faut le temps de les atteindre.

Q

Quel est le fait nouveau qui vous a amené à déposer les armes ?

R

J'ai confiance dans le gouvernement tunisien et dans le gouvernement français.

Q

Les conditions de votre soumission vous satisfont-elles ?

R

Oui, du moment que les deux gouvernements sont d'accord.

Q

Combien d'hommes avez-vous avec vous ?

R

Le chiffre que je peux vous donner n'est qu'approximatif, car j'ai des troupes dispersées dans les montagnes de toute la Tunisie. Approximativement de mille deux cents à mille cinq cents.

Q

À quelle époque êtes-vous entré dans la dissidence ?

R

Depuis janvier 1952, le jour de l'arrestation de Bourguiba.

Q

Avez-vous eu l'occasion de combattre des bandes de faux fellaghas ?

R

Je les pourchasse sans cesse. Je réprime toujours les actes que je réprouve.

Q

Êtes-vous reconnu comme le chef suprême des fellaghas ?

R

Oui. Ils me reconnaissent et acceptent ma discipline.

Q

Pourquoi n'avez-vous pas répondu à la précédente offre d'aman du résident général ?

R

À ce moment-là, j'ai donné l'ordre à tous les groupes de regagner leurs repaires et de ne pas attaquer. Ce sont les troupes qui ont attaqué.

Au cours de la conversation à bâtons rompus qui s'engagea ensuite, le chef fellagha affirma énergiquement, et à plusieurs reprises, que l'avenir de la Tunisie ne pouvait être séparé de celui de la France.

« Cette lutte où mouraient des Français et des Tunisiens risquait d'entraîner l'intervention d'un pays étranger. C'est celui-ci qui, alors, aurait dévoré nos deux pays. »

Lazhar Chraïti s'élève avec force contre les « actes de répression » : « Je les compare à un père qui tue son fils. J'ai, en ce qui me concerne, interdit tous les actes qui portaient atteinte à la vie, aux biens ou à l'honneur des civils. Or, un père ne doit pas tuer son fils, mais le défendre pendant les heures difficiles. »

Parlant de ses hommes, il conclut : « Mon devoir est de les faire rentrer tous. Je voudrais qu'en même temps que je désarme mes hommes, la France désarme tous les provocateurs. »

La remise des armes

Coupure du journal Le Monde du 2 décembre 1954 titrant sur Lazhar Chraïti.
Le Monde, 2 décembre 1954.

« Un important chef fellagha serait prêt à déposer les armes. » Le Monde publie la lettre adressée le 26 novembre par Lazhar Chraïti au chef du service de presse de la présidence du Conseil, M. Habib Chatti :

« Nous avons l'espoir que ces négociations aboutiront à l'autonomie interne de notre pays et ouvriront une ère où régneront le calme et la confiance entre tous les habitants de ce pays… Nous avons confiance dans l'engagement des deux gouvernements pour ce qui est de notre sécurité, de celle de nos familles et de notre liberté. »

Signé : Lazhar Chraïti

Le rappel d'une épopée spécifique du peuple tunisien

Cinquantenaire de l'indépendance, Professeur Khalifa Chater, historien, universitaire (Tunis)

L'examen de l'épopée tunisienne, la résistance héroïque qui devait consacrer l'indépendance, se définit par un judicieux dosage de combat politique et de résistance armée. Ultime recours, la lutte armée devait renforcer le combat politique, comme argument de dissuasion. Et pourtant, face à la dure répression et à la naissance de la Main rouge, organisation terroriste française bénéficiant de certaines connivences avec des éléments du pouvoir colonial, la lutte armée devint rapidement à l'ordre du jour, conjuguant réactions spontanées et opérations programmées.

I, Le référentiel historique

Le référentiel tunisien est, dans une large mesure, constitué par les exploits des héros de la résistance à l'absolutisme beylical puis à la colonisation française. Ghouma el-Mahmoudi, qui avait incarné la révolte dans le Sud (1855-1858), et les chefs de l'insurrection de 1864, Ali Ben Ghédahim, Ahmed el-Machta, Dahmani el-Bougi, étaient devenus, et sont restés, des « héros de légende ». La culture politique des nationalistes tunisiens intégrait cet héritage, ce patrimoine non matériel qui érigeait la lutte armée en paradigme sociétal dominant. Mais l'école de pensée tunisienne n'a jamais posé la question en termes de guerres de religion ou d'animosités ethniques. Pour les discréditer, le pouvoir colonial qualifia ces résistants, des moukaïmoun, de « fellaghas », reprenant, de manière péjorative, le terme signifiant « ceux qui sortent des rangs et prennent le maquis ».

II, La genèse de la lutte armée (1938-1952)

Créé après la scission du Destour en 1934, le Néo-Destour privilégie officiellement l'action politique. « Même si le Parti venait à succomber dans cette lutte inégale, affirmait Habib Bourguiba dans son éditorial de L'Action tunisienne, intitulé “la rupture”, le 9 avril 1938, la France ne sera pas en sécurité dans ce pays tant qu'elle n'aura pas révisé toute sa politique tunisienne. » Après la seconde guerre mondiale, les dirigeants du Néo-Destour inscrivirent la résistance armée dans la stratégie de libération nationale. De nombreux volontaires tunisiens avaient rejoint l'Orient pour participer à la guerre de Palestine ; certains s'initièrent au maniement des armes en Égypte, au Liban ou dans le bataillon nord-africain créé par la Syrie. De retour à Tunis en 1949, Bourguiba se concerta avec Ahmed Tlili sur l'organisation de la lutte armée. Un Comité national de la Résistance fut constitué.

III, La résistance armée tunisienne (1952-1954)

L'arrestation, le 18 janvier 1952, de 150 destouriens, dont le leader Habib Bourguiba, inaugure l'ère de la répression et de la résistance. Le cycle réaction/répression provoque l'escalade : sabotages, exécutions de collaborateurs, attaques de fermes coloniales, puis opérations militaires contre les troupes coloniales. Le 22 janvier 1952, le colonel Durand est abattu à Sousse. Le ratissage du cap Bon (26 janvier, 1er février 1952) et l'assassinat du syndicaliste Ferhat Hached par la Main rouge, le 5 décembre 1952, radicalisent la lutte. Des militants aguerris s'érigent en chefs de région : Lazhar Chraïti (Gafsa), Tahar Lassoued (Sbeitla), Sassi Lassoued (Le Kef), el-Kaïd Lajimi (Jelass), Hassen Ben Abdel-Aziz (Sahel).

IV, Une armée de libération tunisienne ?

Peut-on parler d'une armée de libération nationale, au sens d'une structure centralisée sous un commandement unique ? En réalité, le mouvement national a encouragé la création d'unités de combat dans les différentes régions. La mobilisation populaire assurait leur armement, dons d'armes abandonnées par les forces de l'Axe, fusils de chasse. Ils n'avaient ni uniformes, ni budgets ; mais cette pénurie était compensée par le soutien des habitants. Mieux protégés par leur insertion dans leur milieu social, connaissant leur terrain, les maquisards organisèrent une guérilla de harcèlement : embuscades, sabotages, attaques de postes isolés, en évitant les batailles rangées.

Conclusion

L'indépendance tunisienne ne fut pas la consécration d'une victoire militaire. Ces militants avaient rempli leur contrat en entretenant l'agitation, en déstabilisant le pouvoir colonial et en créant un climat d'insécurité pour les bénéficiaires du protectorat. Pragmatique, la direction du mouvement national savait que la guérilla était au service de l'action politique. Cette obéissance aux ordres fut illustrée par la remise des armes, dès l'engagement des négociations, sur ordre de Habib Bourguiba. Dépassant les accords de l'autonomie interne (3 juin 1955), la proclamation de l'indépendance (20 mars 1956) s'inscrit comme le résultat inéluctable de la lutte de notre « peuple qui a affirmé sa volonté de vivre, contraignant le destin à répondre à ses vœux », selon l'expression de notre poète national, Aboul Kacem Chabbi.

« Cent quarante et un fellaghas ont fait leur soumission »

Tunis, 3 décembre., Cent quarante et un fellaghas ont fait leur soumission au cours de la journée de jeudi et déposé les armes. Ils étaient 76 au Kef, 22 à Kairouan, 21 près de Bizerte, soit un total de 218 au terme de la deuxième journée de contact. Dans le sud de la Régence, les fellaghas se trouvent dispersés sur de grandes distances, ce qui rend les contacts plus longs. Les autorités françaises et tunisiennes reconnaissent que les contacts se poursuivent dans une ambiance particulièrement favorable. Les fellaghas posent toutefois des questions très précises sur les garanties offertes, comme sur l'état des négociations de Paris.

afkaronline.org, d'après Le Monde.

Notes de l'essai du Pr. Khalifa Chater

  1. Habib Bourguiba, éditorial de L'Action tunisienne, « la rupture », 9 avril 1938 (article non publié, le journal ayant été suspendu le jour même).
  2. Khaled Abid, « Les mouvements clandestins de 1945 à 1947 », Actes du VIIe colloque international sur la Résistance armée en Tunisie.
  3. Habib Bourguiba, Ma vie, mon œuvre 1944-1951, Paris, Plon, 1986.
  4. Déclaration du 16 décembre 1951.
  5. Charles-André Julien, Et la Tunisie devint indépendante (1951-1957), Jeune-Afrique, Paris, 1985.
  6. Étude du capitaine André Souyris (CHEAM, 1955), condensé in Rawafid, no 2.