Lazhar ChraïtiBiographie, 1919-1963
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Chapitre II, La résistance

Le chef des fellaghas

Chef de plus de deux mille combattants, tête mise à prix : le lion des montagnes et ces résistants oubliés de l’histoire.

Sud tunisien, Gafsa1948-1954
Radar, 1954, Avis de recherche
Portrait de Lazhar Chraïti, « le grand chef » des fellaghas, magazine Radar 1954.
« Le grand chef », La tête de cet homme est mise à prix. Lazhar Chraïti est considéré comme le grand chef des fellaghas ; deux millions de récompense sont promis à celui qui le capturera mort ou vif. Il a personnellement participé à plus de dix attaques contre des Français. Signalement : né à Amra près de Gafsa ; taille : 1 m 68 ; particularité : porte un point bleu tatoué au milieu du front.

Fervent patriote, Lazhar Chraïti s'opposa aux troupes coloniales françaises en Tunisie. Dès son plus jeune âge, il espérait une Tunisie libérée. Il sera bien vite le chef de plus de 2 000 combattants sur le terrain.

En 1948, il participe à la guerre de libération de la Palestine ; fort de cette expérience, de retour en Tunisie, il organise la lutte et la fondation de combattants fellagah avec Sassi Lassoued. Il a inlassablement milité pour la résistance à l'occupant et pour la mémoire des fellaghas morts au combat. Il poursuivra, sa vie durant, son engagement courageux, intransigeant quant aux libertés des Tunisiens.

Les fellagah : ces oubliés de l'histoire tunisienne

Qui sont les fellaghas ? Des hommes du peuple, pour la plupart des régions du Sud. Mineurs, paysans, les mains trempées dans la terre du matin au soir, gagnant leur pain quotidien à la sueur de leur front, ils ont su prendre leurs armes quand le pays a eu besoin d'eux, et se battre. Cachés dans les montagnes de Gafsa, sautant des trains en marche pour échapper aux soldats français, harcelés, pourchassés, tête mise à prix, ils ont été soutenus par les civils parce que leur cause était juste : celle du mouvement nationaliste pour l'indépendance du pays.

Qui sont-ils aujourd'hui ? Les oubliés de l'histoire.

Mais c'est bien ce peuple-là qui s'est aussi battu pour son indépendance. Il est temps de rendre justice à tous ces fellaghas et à leur famille, et de leur donner la place qu'ils méritent et la reconnaissance historique qui leur revient.

Lazhar Chraïti en tête d'un groupe de combattants fellaghas armés.
Lazhar Chraïti et ses hommes. Bien encadrés et bien armés, les fellaghas de la région de Gafsa se spécialisèrent dans les attaques contre les militaires et contre les moyens de communication.

« On distingue trois périodes dans le mouvement fellagha. La première, de janvier 1952 à septembre 1953, fut marquée par la création, le renforcement et l'organisation des “bandes”, ainsi que leur implantation géographique dans le Sahel, à Gafsa, Gabès et dans les territoires militaires. Bien encadrés et bien armés, les fellaghas de la région de Gafsa se spécialisèrent dans les attaques contre les militaires et contre les moyens de communication.

On assista au regroupement des forces de fellaghas et à la mise en place d'un dispositif tactique “dont tout donne à penser qu'ils sont exécutés en vertu d'un plan préétabli”. Les principaux chefs étaient S. et T. Lassoued, ainsi que L. Chraïti. À partir de mars 1954, le mouvement se développa et s'étendit à la quasi-totalité du pays. La tactique des fellaghas ressemblait à celle de la guérilla. »

Lazhar Chraïti dans la clandestinité

Pierre Mendès France et la proclamation de l'autonomie interne. En mai 1953, P. Mendès France n'avait pas caché son désir de trouver une solution aux problèmes tunisien et marocain ; il se disait prêt à accueillir « les partisans sincères de la réconciliation », il désignait par là le Néo-Destour. Mais l'ensemble de la classe politique française prit peur, et il ne fut pas investi en juin 1953, mais un an plus tard. Il créa le ministère des Affaires marocaines et tunisiennes.

Ben Youssef, en exil au Caire, s'attachait à démontrer, dans sa lettre adressée au Conseil National le 12 novembre, qu'il était nécessaire de « soutenir les fellaghas, comme moyen de pression pour aller plus loin que ne l'avait promis Mendès France, c'est-à-dire l'indépendance totale ».

Les ministres tunisiens reconnaissaient seulement la nécessité d'un retour à l'ordre par une action commune des autorités françaises et tunisiennes. Ainsi furent composés vingt-deux groupes qui devaient rencontrer les fellaghas en des points précis pour leur proposer l'aman et leur demander de déposer les armes.

L'appel lancé aux fellaghas en novembre 1954 fut un succès presque total. La délégation franco-tunisienne avait pu obtenir d'eux le dépôt de leurs armes dans plusieurs régions, comme le Kef et Gafsa. Les deux principaux chefs, S. Lassoued et L. Chraïti, acceptaient de répondre à l'appel commun. En décembre 1954, plus de 2 500 fellaghas avaient fait leur soumission ; les armes livrées provenaient presque toutes de l'armement abandonné par l'armée allemande lors de la campagne de Tunisie en 1942-43. Simultanément, Mendès France put faire état devant l'Assemblée nationale de la reddition des fellaghas et du rétablissement de l'ordre. Le protocole du 20 mars 1956 proclama l'indépendance et reconnut la souveraineté de l'État tunisien. »

Samya El Mechat, Tunisie, Les chemins vers l'indépendance (1945-1956)., Notes : 38. Casemajor, « Rapport », op. cit., nov. 1954 ; 40. Note-entretien Fouchet, ambassade des États-Unis à Paris, 22.11.1954.

Lazhar Chraïti à cheval, entouré de ses troupes, lors de l'arrivée de Bourguiba en Tunisie.
Lazhar Chraïti avec ses troupes, à l'arrivée de Bourguiba en Tunisie.

Les ratissages du cap Bon

La décolonisation de la Tunisie faillit être aussi sanglante que celle de l'Algérie. Les militaires français y inaugurèrent la chasse aux fellaghas. En 1950, des conversations s'étaient ouvertes entre le gouvernement français et les nationalistes tunisiens du Néo-Destour, dirigé par Habib Bourguiba. Un accord fut signé, prévoyant la constitution d'un gouvernement tunisien homogène et l'élection d'une Assemblée représentative. Nommé Premier ministre, Mhamed Chenik se heurta à la mauvaise volonté du Quai d'Orsay, ministère de tutelle des protectorats maghrébins, et, devant le blocage de la situation, décida de faire appel à l'ONU en janvier 1952.

En réponse, le nouveau Résident, le général Jean de Hauteclocque, cousin du maréchal Leclerc, décida d'employer la manière forte. Il fit interdire la tenue du Congrès du Néo-Destour, assigna ses dirigeants à résidence et, surtout, lança de vastes opérations de ratissage dans la région du cap Bon, à une soixantaine de kilomètres de Tunis, foyer traditionnel d'agitation.

Du 20 janvier au 1er février, le cap Bon fut investi par l'armée française, placée sous le commandement du général Garbay, qui avait déjà fait ses « preuves » en 1947 à Madagascar : pillages, destructions, exécutions sommaires, viols de femmes et de jeunes filles… Le grand jeu. Sans résultat.

C'est alors que des groupes de fellaghas se constituent et sèment la terreur aussi bien dans les villes qu'autour des fermes isolées des colons, provoquant l'engrenage terrible du terrorisme et de la répression aveugle. Jusqu'à ce que Pierre Mendès France, par son célèbre discours de Carthage, le 31 juillet 1954, ramène le calme, octroyant enfin à la Tunisie l'autonomie interne promise en 1950.

Patrick Girard, le 30/03/2005.